Tableau en plumes polychromes sur panneau…

Lot 159
60 000 - 80 000 €

Tableau en plumes polychromes sur panneau…

Tableau en plumes polychromes sur panneau représentant le Christ Bon Pasteur et deux scènes de la
Vie de saint Jean-Baptiste dans un paysage avec arbres et architectures. De gauche à droite: La Prédication de saint Jean Baptiste dans le désert avec un phylactère sortant de sa bouche sur lequel est inscrit ECCE AGNVS DEI (Voici l'Agneau de Dieu), le Christ Bon Pasteur portant l'agneau sur ses épaules entouré de deux apôtres et le Baptême du Christ dans le Jourdain surmonté de la Colombe du Saint-Esprit.
Mexique, seconde moitié du XVIe siècle
Hauteur: 20,4 cm - Largeur: 30,2 cm

Provenance: Collection privée française depuis la fin du XIXe siècle.
Dans un sous-verre avec cadre en ébène mouluré, incrusté de filets d'os et agrémenté de fleurons en argent doré, vraisemblablement Allemagne du dernier tiers du XVIe siècle.
Au revers, mention manuscrite «Del principe ...» (excellent état, très légers manques aux plumes ainsi qu'au cadre)
Connue dès l'époque préhispanique, la technique des «mosaïques de plumes» était essentiellement utilisée dans les textiles funéraires. Cet art de la plumasserie a très vite séduit les premiers conquistadors. On sait, grâce aux inventaires, que les hommes de Cortès rapportèrent dans la péninsule ibérique, entre 1519 et 1524, plus de 500 objets ornés de plumes destinés à montrer l'exceptionnelle dextérité des artisans aztèques. Dans un objectif de métissage et d'évangélisation, les religieux qui les accompagnaient ont de leur côté mis à contribution l'artisanat local et ont eu naturellement recours à ce matériau multicolore, sacré aux yeux des indiens. C'est ainsi qu'on trouve le nom d'un franciscain flamand, Pierre de Gand, dans l'inscription entourant un des plus anciens tableaux religieux de plumes connus illustrant la Messe de saint Grégoire, daté 1539, conservé au musée des Jacobins d'Auch (inv. 86.1.1).Ce tableau fut réalisé à Mexico vraisemblablement dans le contexte de l'école de San José de Los Naturales, fondée par ce frère mineur, qui était ouverte aux métiers d'art, en particulier à celui de la plumasserie.
Le tableau présenté ici, qui nous est parvenu dans un état de conservation remarquable, appartient également à cette même production d'époque Renaissance. A l'image de la
Messe de saint Grégoire, le maître plumassier aztèque s'est certainement aidé d'un modèle gravé. On peut rapprocher notamment le Baptême du Christ d'une gravure sur bois de l'artiste allemand Hans Wechtlin I (1480/85, après 1526), différente par les détails mais très comparable quant à sa composition avec les anges placés derrière le prophète et la tête du Christ surmontée de la Colombe dans les nuées, elle-même surmontée par Dieu le Père (fig.a). La finesse d'exécution est ici exceptionnelle; les carnations des visages sont ainsi formées pas une juxtaposition de filaments de plumes de différentes nuances. Avec ses infimes fragments posés également sur un panneau de bois, ses violents coloris et sa composition élaborée, ce tableau constitue une nouvelle découverte montrant cet artisanat singulier à l'apogée de son expression. Dès le XVIIe siècle en effet, cette production marque une certaine décadence avec des oeuvres de plus petites dimensions, composées de fragments moins menus, collés quant à eux sur une plaque de cuivre. Sur plus d'une centaine d'espèces d'oiseaux répertoriés dans le Mexique central, seule une vingtaine est utilisée par les plumassiers d'apparat. Le large recours pour ce tableau à des plumes de plusieurs espèces de colibri et de quetzal, recherchées par leur particulière propriété d'iridescence et considérées comme les plus précieuses à l'image des pierreries, en fait un chef d'oeuvre d'un ancien Amanteca, du nom des artistes qui étaient au service des souverains aztèques. Il témoigne en outre de l'étroit syncrétisme opéré en Nouvelle Espagne par l'emploi de matériaux et des façons indigènes alliés à une iconographie et une organisation spatiale européennes. C'est ainsi qu'un grand nombre de souverains européens, également séduits par la grande originalité de ses oeuvres, ont conservé dans leurs trésors des tableaux ou des objets en marqueterie de plumes. On peut voir aujourd'hui par exemple dans celui des Médicis une mitre et ses deux fanons (Inv A.S.E.1911, n.185); par ailleurs, le Museum of Fine Art de Boston a acquis un tableau représentant saint Michel provenant des collections de Rodolphe II (inv 2015.3292); ce prince possédait, d'après un inventaire de 1611, «neuf tableaux de plumes des Indes», considérés comme des objets de prestige pour orner sa Kunstkammer.
La grande fragilité de cette technique a fait qu'il ne nous reste que très peu d'oeuvres des maîtres plumassiers du XVIe siècle. Seuls sont comparables dans les collections françaises, le fameux triptyque d'Ecouen (inv. E.Cl. 10852,) et la Messe de saint Grégoire récemment entrée au musée des Jacobins d'Auch. En écho à l'anecdote rapportée par un jésuite racontant qu'en 1585 à Rome, recevant des colonies hispaniques un tableau représentant saint François, le pape
Sixte V ne put s'empêcher de le toucher afin de s'assurer que ses couleurs étaient naturelles et non celles artificielles d'un pinceau, on peut constater que la fascination pour ces oeuvres singulières continue à perdurer à travers les siècles.
Ouvrages consultés: A. Russo, «Image-plume, temps reliquaire ? Tangibilité d'une histoire esthétique (Nouvelle-
Espagne, XVIe-XVIIe siècles)» dans Images re-vues, hors-série 1, 2008; Exposition Paris 2016-2017, Plumes Visions de l'Amérique précolombienne, musée du Quai Branly, cat.
Laurence Fligny.
Sur un tableau d'art plumaire du Mexique
Il a déjà été beaucoup écrit sur l'art plumaire du Mexique, un art séculaire que les Espagnols, décrivent dès 1530 - 1550, et qu'ils détourneront des thèmes aztèques d'origine vers des motifs catholiques. La tradition des «amantecas», les artisans plumassiers des royaumes aztèques, perdurera au moins jusqu'au XVIIIe siècle.
Les rares tableaux parvenus jusqu'à nous suscitent les superlatifs, tant on ne sait ce qui est le plus admirable, de l'élégance de la plume, ou de l'habileté stupéfiante des maitres plumassiers. La plume est ici tantôt utilisée entière, comme pour celles des petites espèces que sont les colibris (les plumes qui couvrent le corps ne mesurent guère plus de quelques millimètres de long chacune), ou bien utilisées découpées selon une technique très sûre. Dans les deux cas, la mise en oeuvre est des plus délicate, et la composition des tableaux supposait aussi d'avoir une grande connaissance des différentes espèces d'oiseaux: ici tel reflet vert sombre donne une profondeur à la représentation des frondaisons, là, le bleu pâle évoque une eau courante, l'or scintille pour renforcer la dimension sacrée des personnages. La plume ?
Une production naturelle, résultant d'une évolution de millions d'années et qui nous amène toujours aujourd'hui grâce et poésie.
Jacques Cuisin, responsable de la conservation au Muséum d'histoire naturelle.
Avec son certificat de sortie du territoire ainsi qu'une étude des plumes par Jacques Cuisin
La Vie de Saint Jean Baptiste, une oeuvre d'origine princière attribuée à Juan Cuiris.
L'admirable travail d'étude du chroniqueur franciscain
Bernadino de Sahagun, consigné dans son célèbre Codex
Florentino conservé à la Bibliothèque Laurentienne de Florence, permet de comprendre l'organisation de la corporation des artisans amentecas. Elle s'articulait selon des règles strictes, et une hiérarchie régissait la vie des ateliers.
Le Codex Florentino distingue plusieurs étapes dans la réalisation d'un tableau en mosaïque de plumes: d'abord l'élaboration d'un modèle à partir de gravures, à l'instar des cartons utilisés en tapisserie. Cette étape était confiée aux tlacuilos, personnages très importants dans la société aztèque, à la fois peintre et scribe. Les amentecas intervenaient ensuite sur le support de bois recouvrant d'une feuille de maguey (agave), puis d'une feuille de coton pour réaliser un patron sur lequel était ensuite disposé les tesselles de plumes en suivant les contours du dessin. L'artiste a, dans le cas présent, disposé les plumes de bas en haut, selon l'usage à l'époque.
Le tableau était accroché au mur, afin d'être vu du dessous, éclairé à la lueur des bougies. Ainsi, en se mettant à genoux par dévotion, les couleurs révélaient leurs éclats et leurs chatoiements, accentuant la stupeur et le sentiment religieux chez celui qui l'observait. Notre tableau a miraculeusement été préservé de la lumière, permettant à la kératine qui donne la couleur aux plumes d'être sauvegardé, ce qui explique son remarquable état de conservation.
L'extrême habilité des artisans amentecas ne leur a pas pour autant permis d'évoluer en dehors d'atelier placé sous la tutelle des conquistadors. Ceci s'explique d'abord par le coût important de production, nécessitant l'usage de gigantesques volières rattachées à l'atelier. Cela tient également au fait que ces amentecas travaillaient sous le joug des pères franciscains, dans un programme iconographique imposé ne laissant guère de place à la créativité.
Cet anonymat des artisans plumassiers souffre pourtant d'une exception, en la personne de Juan Cuiris, dont on sait qu'il demanda à être affranchi du «repartimiento» (travail forcé).
Une commission lui donna gain de cause, reconnaissant alors son incroyable dextérité, lui permettant ainsi de signer son oeuvre. On trouve aujourd'hui au Kunsthistorisches Museum de Vienne deux tableaux de plumes représentant la Vierge et le Christ portant la signature de Cuiris (Inv.n°Kap321; Kap 322, fig.b). Il est saisissant de constater les fortes similitudes de ces tableaux avec le nôtre. La manière de représenter les drapés des personnages en alternant des bandes de plumes roses, bleues ou jaunes, ainsi que le traitement très particulier des chevelures dont le volume est souligné par un réseau de plumes bleues et encore le dégradé de couleurs des ailes des anges qui sont très similaires. En outre, le cadre de ces trois tableaux est matérialisé par un liseré de plumes jaunes, particularité que l'on pourrait dès lors analyser comme la marque de cet artiste.
Les deux tableaux de Cuiris du Schatzkammer de Vienne figuraient dans les collections de Rodolphe II de Habsbourg, qui, à l'instar des grands princes de la Renaissance, vouait un goût particulier pour les objets rares et singuliers qui constituaient leurs cabinets de curiosités. On imagine la stupéfaction des européens devant ces raretés de grand prix, dont probablement peu d'oeuvres quittèrent le continent américain au cours du XVIe siècle. Le commerce de cette production ne s'est réellement développé qu'à partir du XVIIe siècle, lorsque le support privilégié devient le cuivre, et les sujets plus hiératiques et moins élaborés, laissant de plus en plus les citations à d'autres matériaux comme des bandes de papiers colorés ou dorés jusqu'à l'emploi courant de la peinture pour figurer les carnations à la fin de la production.
Quant à la Provenance de notre plumasserie, s'agissant des oeuvres rares et exceptionnelles de la première période, les destinataires étaient forcément des personnages de premier rang, prélats et grands princes à l'instar de Rodolphe II; la mention «Del Principe ...» au revers du cadre, suivi d'un probable monogramme restant à découvrir, conforte s'il en était besoin son origine prestigieuse. De la même manière, le cadre spécialement conçu pour sublimer et protéger cette oeuvre est à rapprocher du type de ceux réservé alors aux oeuvres picturales les plus précieuses.
Alexandre de La Forest Divonne.
Nous remercions Madame Alessandra Russo du département d'Amérique Latine et de culture ibérique de l'université de Columbia pour ses précieux renseignements.
L'habileté des artistes Aztèques émerveillèrent les Européens au
XVIe siècle et cela continue jusqu'à nos jours.
Nombreuses sont les civilisations qui ont utilisé les plumes d'oiseaux comme éléments décoratifs de prestige ou comme parure sur la tête ou sur les vêtements pour souligner l'importance de celui ou celle qui les portaient.
Toutefois, c'est dans l'Amérique précolombienne que l'art de la plume a atteint des sommets.
À l'époque de l'arrivée dans le Nouveau Monde d'Européens de la péninsule ibérique, deux grands empires, l'aztèque au Nord, l'inca dans les Andes, contrôlaient d'innombrables populations fort variées.
Les Européens s'émerveillèrent des réalisations de vêtements ou d'objets avec des plumes.
Les Incas, suivant les croyances des civilisations antérieures, pensaient que les oiseaux étaient les messagers des dieux et les liens entre ceux-ci et tous les phénomènes de la nature. La classe dirigeante, en revêtant des costumes ou des couvrechefs, avec des plumes très colorées de petits oiseaux, voulaient peut-être montrer que leur était dévolu le même rôle qu'eux dans l'organisation du Monde.
Pour les Aztèques, les plumes également symbole de puissance étaient plutôt utilisées sur des textiles funéraires, ou recouvraient des boucliers.
Après l'arrivée des Conquistadores et des Religieux, les Incas ont ajouté des éléments européens à leurs objets en métal, principalement en argent, pour une utilisation locale.
De même, les tableaux, au départ art européen, se sont «incaïsés» pour séduire les Indiens.
L'évolution au Mexique fut différente. À la demande de Religieux émerveillés, des tableaux de plumes furent réalisés pour être envoyés à des personnages considérables d'Europe.
Il en reste très peu, alors qu'on ne connaît aucun tableau de plumes péruvien.
Le tableau présenté par l'étude Coutau-Bégarie est un très bel exemple de réalisation fort habile d'Aztèques et de conception religieuse européenne.
Cet art «hybride» d'Europe et d'Amérique a son parallèle avec un autre art «hybride», celui des tableaux faits en nacre de source asiatique, mais réalisés au Vice-royaume du Mexique. Entre le XVIe et le XVIIIe siècle est apparue une première mondialisation de l'art. Événement qui bouleversa la vision du Monde.
Gérard Priet
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